Entretien avec Valeria Pulignano*
En réponse à la demande croissante de travail domestique et de soins— sous l’effet des changements démographiques et sociaux mondiaux et des lacunes persistantes en matière de prestation de soins et de protection sociale — ces dernières années ont été marquées par une prolifération des plateformes de travail numériques Offrir des services d'accompagnement à domicile. Cependant, parallèlement à de nouvelles opportunités, ces plateformes ont engendré de nouveaux défis pour les soignants, comme le montre une étude. ils exacerbent souvent la précarité et les inégalités dans un secteur marqué par des dynamiques sexistes et racialisées de longue date et par des déficits persistants de travail décent.
Les plateformes de soins à domicile ont tendance à suivre trois principaux modèles commerciaux : à la demande, sur le marché et agences d'emploi numériques—chacune présentant des formes différentes d'intermédiation, de contrôle et de contractualisation, et donc des conditions de travail différentes pour les travailleurs. Les plateformes à la demande proposent généralement des emplois sporadiques, à horaires réduits et sans contrat, ciblant souvent les femmes migrantes récemment arrivées sans réseau de soutien – des conditions qui accroissent la précarité de l'emploi et l'instabilité des revenus. Les modèles de marché, basés sur des abonnements ou des profils payants, évitent toute relation d'emploi directe et obligent généralement les travailleurs à travailler comme indépendants, ce qui accroît les risques et réduit l'accès à la protection sociale. Les agences numériques offrent une plus grande formalisation par le biais de contrats de travail, mais sont souvent en deçà des normes du travail sectorielles et privilégient souvent les arrangements informels.
Malgré ces différences structurelles, les trois modèles posent des problèmes communs aux travailleurs domestiquesL'utilisation d'outils numériques pour minimiser les contacts et la responsabilité des employeurs ; la gestion algorithmique pour contrôler le travail ; l'opacité des informations sur les tarifs et les conditions ; et les systèmes de réputation à sens unique où seuls les clients évaluent le service. Ces caractéristiques limitent fortement le pouvoir de négociation des travailleurs, érodent leur autonomie, rendent difficile l'organisation collective et entravent l'exercice des droits fondamentaux du travail, aggravant ainsi la précarité du travail, en particulier pour les personnes les plus exposées aux abus, comme les migrants en situation irrégulière et d'autres groupes marginalisés. Elles accroissent également les risques pour la sécurité et le bien-être, exposant les travailleurs à la violence, au harcèlement et à des environnements dangereux.
La régulation des plateformes de travail numériques est donc urgenteL'Organisation internationale du Travail (OIT) a fait un premier pas en juin 2024, lorsque ses membres tripartites ont adopté une Résolution sur le travail décent dans l'économie des plateformes à la Conférence internationale du Travail – point de départ vers une convention contraignante et une recommandation prévue pour la CIT 2026. Mais cette convention tiendra-t-elle pleinement compte des travailleurs domestiques et des aides à domicile ? Abordera-t-elle les spécificités du travail domestique, reconnaissant sa valeur essentielle pour le développement économique et social ?
La sociologue et chercheuse de renom Valeria Pulignano, spécialiste de l'économie des plateformes et du travail de soins, offre un aperçu expert des défis et des opportunités que les plateformes de travail numériques apportent aux travailleurs domestiques.
*Valéria Pulignano Français est professeure de sociologie au Centre de recherche sociologique (CeSO) de la KU Leuven (Belgique) et titulaire d'une chaire de recherche de la Fondation Francqui (2023-2026). Elle est également membre de Leuven.AI – Institut d'intelligence artificielle de la KU Leuven, boursière de l'IRRU (Université de Warwick) et du LISER (Luxembourg), et co-chercheuse au Centre pour la mondialisation et le travail (Université de Montréal et Université Laval, Canada). Elle est responsable de deux bourses ERC, la bourse avancée ERC « Revolving Precariousness » (ResPecTMe) et la bourse ERC PoC (ReSTLess) « Macro-Social Turn of Inequality in Labour Market » sur le travail non rémunéré, la précarité et les inégalités, où elle étudie les économies de plateforme, les industries culturelles et créatives, et le travail de soins. Elle codirige le RN17 (Travail, emploi et relations industrielles) de l'Association européenne de sociologie et siège au comité exécutif de l'Association internationale des relations de travail et d'emploi (ILERA) et de la Society for the Advances of Socio-Economic Studies (SASE). Ses recherches portent sur la sociologie du travail et la sociologie économique, les relations professionnelles et d'emploi comparées, les marchés du travail et les inégalités, la qualité et les conditions de travail, ainsi que l'économie de plateforme.
Publications sélectionnées sur l'économie des plateformes et le travail de soins :
Rapport jaune de l'OIT, « Réaliser le travail décent dans l'économie des plateformes — Focus sur les plateformes de soins et domestiques », publié par la Confédération syndicale internationale – CSI (2025).
Emploi informel sur les plateformes de soins à domicile : une étude sur l'individualisation du risque et du travail non rémunéré dans les contextes de marché matures, publié par Sage Journals (2023).
Rapport Fairwork Belgium 2024/2025 : Cartographie des continuités et des discontinuités dans l'économie des plateformes en Belgique, publié par Fairwork, Oxford Internet Institute (2025)
